L’Education Musicale, September 2011

JEANNE DEMESSIEUX : Te DeumPrélude et Fugue en utRépons pour le Temps de Pâques, 7 des Douze Chorals-PréludesÉtudes n° 5 et 6. HAMPUS LINDWALL : Improvisation sur le nom de Jeanne Demessieux. Hampus Lindwall sur les orgues de La Madeleine et de l’Église du Saint-Esprit. Ligia 0109228-11.

Le brillant virtuose suédois Hampus Lindwall inaugure sa carrière discographique par un hommage à l’une des grandes figures disparues de l’école française : Jeanne Demessieux (1921- 1968). Le destin a voulu que Hampus Lindwall, installé en France pour recueillir l’enseignement de Rolande Falcinelli, soit nommé titulaire de l’un des deux orgues parisiens qu’a tenus Jeanne Demessieux, le Gloton-Debierre de l’Église du Saint-Esprit. Il a d’ailleurs enregistré son programme sur l’autre orgue dont elle fut la titulaire, le grand Cavaillé-Coll de la Madeleine (agrandi et électrifié par Roethinger, Gonzalez et Dargassies), et en complément de programme, il a “bissé” trois des mêmes pièces sur le petit instrument du Saint-Esprit pour en faire entendre les possibilités : Hampus Lindwall a toujours été fort habile pour faire sonner les 16 jeux du Gloton-Debierre comme s’ils étaient au nombre de trente. Mais revenons à l’essentiel : comment un jeune interprète, par ailleurs très féru de musique ultra-contemporaine, allait-il vaincre ce qui demeure la faiblesse de Jeanne Demessieux, à savoir un langage qui ne décolle pas souvent des conventions de la musique d’orgue du temps (or le “temps” de l’orgue a généralement un demi-siècle de retard – voire plus – sur l’évolution du reste de la musique !) ? Dans la notice, Hampus Lindwall explique s’être basé sur un commun amour du jazz l’unissant à la compositrice pour trouver un biais ; rassurez-vous, il n’a certes pas fait swinguer les hymnes et autres prélude et fugue, mais écoutez bien son interprétation du chef-d’œuvre de la musicienne, le fameux Te Deum : il en axe l’impact sur le poids rythmique, ce qui s’avère une féconde idée car il fallait trouver un subterfuge pour donner de la densité à une musique qui n’en a pas toujours. Il réitère l’initiative dans le Répons pour le Temps de Pâques, traversé d’un saisissant écho de la musique de Marcel Dupré. La souplesse soyeuse de son rubato fait ressortir par ailleurs l’élégance – autant harmonique que mélodique – du Prélude en ut de l’op. 13.

Les Chorals-Préludes op. 7 sont irrémédiablement de la musique liturgique, et quelques-uns auraient pu être évités au profit d’une ou deux Études de plus ; Hampus Lindwall les joue néanmoins avec chaleur et les enveloppe dans les Fonds les plus ronds des ces beaux instruments. Pour un instrumentiste de sa trempe, les fameuses Études, considérées comme l’un des sommets mythiques de la virtuosité à l’orgue, sont une promenade de santé (il en a vu d’autres !), et il joue avec allégresse l’Étude en notes répétées, avant de monter à l’assaut (victorieux, bien sûr!) de l’Étude en octaves, avalanche de traits manuels et pédestres “avalée” avec autant de panache que de spectaculaire autorité. Toutes les registrations sont pensées avec une justesse expressive idéale. Pour conclure son hommage, Hampus Lindwall, inspiré par le nom de la compositrice, nous donne une improvisation fluide et piquante, qui s’étourdit vers l’exubérance rythmique. La prise de son d’Éric Baratin ne mérite que des éloges, d’autant que l’orgue de la Madeleine n’est pas facile à capter avec toute la définition souhaitable.   Sylviane Falcinelli